Cuchillo Bohemio - Stanislas Guigui
        
Cuchillo Bohemio
« Cette omission était due à ma nouvelle théorie, selon laquelle on pouvait omettre n’importe quelle partie d’une histoire, à condition que ce fût délibéré, car l’omission donnait plus de force au récit et ainsi le lecteur ressentait plus encore qu’il ne comprenait ».
Ernest Hemingway. Paris est une fête. 1964.


En avouant sa passion pour les pirates de tous bords, Stan Guigui exclut le pittoresque et rejette le goût délicieux du voyeurisme. On ne trouve trace ni de l’un ni de l’autre dans « Cuchillo Bohemio » ; juste une inquiétude devant l’étrange beauté de cette danse mortelle.
L’inquiétude est partout dans cette photographie, elle l’imbibe et la sature. Ces chairs, à la lueur de la lanterne, de vilaines figures de voleurs, surgissent de la nuit pour régler quelque compte.

Ce récit n’a rien d’une fiction. On y retrouve le mélange qui donne à l’œuvre de Stan Guigui sa coloration spéciale. On devine l’odeur des mauvais alcools et les vapeurs de la drogue, les cris, les jurons qui tissent la toile de fond de ce duel à mort dans les bas-quartiers de Bogota. Des hommes à moitié nus se font face et s’affrontent dans un engagement qui n’est pas feint. Et comme tous dans ce quartier luttent pour survivre, les protagonistes se révèlent d’une singulière habileté au couteau. La scène, faiblement éclairée, on discerne alors dans le flou du mouvement des silhouettes qui ne font plus qu’un.
Stan Guigui possède déjà une belle collection de ces figures, toutes sorties du Cartucho, ce quartier maudit de Bogota. Mais le portrait n’est pas le sujet de « Cuchillo Bohemio ». Les raisons pour lesquelles El Mono et Lengua Negra, les héros de ce combat, se défient jusqu’à la mort nous sont inconnues et ne nous concernent pas. Le monde des Neros restera à jamais un univers clos et hors de la raison. Il n’y a rien à apprendre de ces photographies.

Le traitement brut des images exhume les énergies et dévoile les forces élémentaires et organiques du corps. Le photographe, en s’introduisant dans ce pas-de-deux funeste, requalifie la scène et lui ôte tout caractère folklorique et documentaire. Ce que nous voyons n’est rien d’autre qu’une danse de mort, un moment vidé de ses informations pour devenir la forme fantomatique d’un duo. Les mouvements, les bonds, les cabrioles, les sauts, bref l’instabilité et l’ingéniosité des deux corps s’offrent à l’expérience sensible du photographe.
Nous faisons face à un foisonnement d’actions et de gestes qui n’ont aucune signification. L’action se déroule apparemment selon les lois physiques du duel. On s’évite, on pare et on contre-attaque. L’œil est piégé et contraint, dépourvu de choix, il passe d’un personnage à un autre mais sans surprise. C’est un sentiment étrange l’attraction que nous avons pour cet affrontement. Avouons-le, le choc ne vaut que pour sa forme, son harmonie, la perfection de la gestuelle coordonnée. Nous voilà, nous spectateurs, pris au piège d’une approche poétique de la force et de la ruse, car nous reconnaissons là le caractère irréductible de la vitalité et du désordre primitif.
Nous voilà associés, au plus près de la scène, au combat singulier et ritualisé. Les repères spatiaux sont délibérément brouillés. L’espace, la matière noire, laisse deviner des lignes et des tensions, des plis et des courbes modelés par l’effort et la peur. La violence n’est pas seulement une émotion ou la conséquence d’une passion mais le tableau de matières et de textures qui se plissent, se déploient et se replient. Les corps que nous frôlons sont déformés par la lutte, abîmés et indéterminés. Mais ils sont vifs et ardents, aptes à créer des formes originales, sculpturales.

Au-delà de la « coutume » hispanique nous entrevoyons une approche archaïque de la culture du corps, une cérémonie codifiée, un moment exhumé de notre mémoire. Tout nous sépare de ces corps en lutte et pourtant nous nous sentons unis organiquement à eux. Au-delà de ce que nous voyons, ou plutôt grâce à ce que nous pouvons apercevoir, se révèle une puissance supérieure à nos actes, une croyance en une force qui nous anime, plus puissante que notre volonté et notre culture.
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